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My Skills chez Orange : l'évaluation sous haute surveillance

Le progrès technologique a ceci de fascinant qu'il avance souvent masqué derrière les meilleures intentions du monde, comme une main de fer dans un gant de velours numérique. Chez Orange, le déploiement de l'outil My Skills illustre parfaitement ce paradoxe contemporain où la gestion des ta...

Le progrès technologique a ceci de fascinant qu'il avance souvent masqué derrière les meilleures intentions du monde, comme une main de fer dans un gant de velours numérique. Chez Orange, le déploiement de l'outil My Skills illustre parfaitement ce paradoxe contemporain où la gestion des talents semble basculer vers une comptabilité froide des aptitudes individuelles. Alors que la direction vante un levier d'agilité pour affronter un marché du travail en constante mutation, les représentants du personnel, CFE-CGC en tête, tirent la sonnette d'alarme sur les dérives potentielles d'un tel système. On se retrouve face à un outil qui, sous prétexte de cartographier les savoir-faire, pourrait bien finir par enfermer les salariés dans des cases algorithmiques dont il est difficile de s'échapper. L'enjeu dépasse largement le cadre d'une simple mise à jour logicielle tant il touche au cœur même de la relation de subordination et de la protection de la vie privée au bureau.

Le principe de My Skills paraît pourtant simple, presque ludique au premier abord. Chaque collaborateur est invité à renseigner ses compétences, ses appétences et ses expériences passées dans une base de données centralisée. C'est l'ère du self-care appliqué aux ressources humaines. L'idée est séduisante. Qui ne voudrait pas voir son profil suggéré automatiquement pour une mission passionnante à l'autre bout de l'entreprise ? Force est de constater que la réalité terrain dépeinte par les syndicats est nettement moins rose. La collecte massive de données soulève des questions de fond sur la finalité réelle de ces informations. Est-ce un outil de promotion ou un instrument de tri sélectif ? Le doute plane, d'autant que la frontière entre l'incitation et l'obligation de remplissage reste floue pour beaucoup de managers de proximité qui voient là un indicateur de performance supplémentaire.

La protection des données au cœur des tensions sociales

La donnée est le nerf de la guerre dans l'économie moderne, et les compétences des salariés constituent le trésor de guerre des grandes entreprises de télécoms. Chez Orange, l'inquiétude grimpe d'un cran quand on évoque la transparence des algorithmes qui moulinent ces profils. La CFE-CGC souligne avec insistance que la formation professionnelle ne doit pas devenir un prétexte à une notation permanente et invisible. On le sait, une compétence déclarée aujourd'hui peut devenir un boulet demain si elle est mal interprétée par un système automatisé qui ne saisit pas les nuances du métier. Reste que la direction assure que l'outil est là pour aider, pas pour surveiller. Mais comment faire confiance quand les garanties techniques sur l'anonymisation et la durée de conservation des données semblent parfois floues dans les documents internes ?

La question du consentement est ici centrale, presque vitale pour le climat social. Si un salarié refuse de remplir son profil My Skills, sera-t-il pénalisé lors de son prochain entretien annuel ? On peut légitimement se poser la question dans un contexte où la flexibilité est devenue le maître-mot de la stratégie du groupe. L'analyse des organisations syndicales montre que la pression sociale au sein des équipes peut s'avérer bien plus efficace qu'une directive officielle. On observe souvent une forme de conformisme numérique où l'on finit par accepter les règles du jeu pour ne pas paraître obsolète. C'est là que le bât blesse. Un outil RH ne devrait jamais être perçu comme une menace pour la stabilité du contrat de travail ou comme un moyen de pression détourné sur les personnels les moins technophiles.

Le déploiement de telles plateformes s'inscrit dans une tendance lourde qui voit les entreprises tenter de modéliser l'humain comme elles modélisent leurs réseaux de fibre optique. Mais un ingénieur ou un technicien n'est pas un routeur que l'on configure à distance. Il y a de quoi se poser la question de l'impact psychologique de cette mise en transparence perpétuelle. En 2026, la surveillance numérique n'est plus une fiction, elle est un paramètre de gestion quotidienne. Pour les 136 000 collaborateurs du groupe à travers le monde, la vigilance est de mise. L'outil My Skills doit rester un support au dialogue et non un substitut à l'échange humain entre un manager et son équipe, sous peine de voir l'engagement des salariés s'effondrer comme un château de cartes.

Vers une marchandisation interne des compétences individuelles

Au-delà de la surveillance, c'est la philosophie même du travail qui est interrogée par My Skills. En découpant les métiers en une multitude de micro-compétences, on risque de perdre de vue le sens global des missions. On assiste à une sorte de taylorisme numérique où l'individu n'est plus qu'une somme d'aptitudes interchangeables. Les entreprises cherchent l'efficacité maximale, c'est de bonne guerre. Cependant, cette vision purement comptable oublie souvent que le talent réside dans l'interstice, dans ce que l'algorithme ne sait pas mesurer : l'empathie, la créativité ou la capacité à gérer l'imprévu. La reconversion professionnelle devient alors un parcours fléché par la machine, limitant parfois les aspirations réelles des agents qui se voient enfermés dans leurs réussites passées.

Le marché interne chez Orange ressemble de plus en plus à une place de marché numérique où les compétences s'achètent et se vendent selon les besoins des projets. Pour le salarié, c'est une pression constante. Il faut se mettre à jour, se "brander", exister dans la base de données pour espérer une évolution. C'est une forme de marketing de soi qui peut être épuisante sur le long terme. Les cadres, particulièrement ciblés par ces outils, expriment souvent un sentiment de fatigue face à cette injonction de visibilité permanente. Ils ont l'impression que leur valeur n'est plus intrinsèque, mais dépend de la fraîcheur de leur profil My Skills. Cette dématérialisation du mérite est un virage dangereux que dénonce avec force la CFE-CGC, craignant une déshumanisation des processus de recrutement internes.

Pourtant, certains voient dans cet outil une opportunité de briser les silos. En théorie, My Skills permet de découvrir des talents cachés dans des services que l'on ne visite jamais. C'est l'argument massue de la direction : la démocratisation de l'accès aux opportunités. Mais pour que cette promesse soit tenue, il faudrait une équité totale dans l'accès à la formation. Or, on constate souvent que les budgets sont fléchés vers les secteurs déjà porteurs, laissant sur le bord de la route ceux qui auraient le plus besoin de changer d'air. La recherche d'emploi au sein même de sa boîte devient un exercice de style où le salarié doit naviguer entre les attentes de l'algorithme et la réalité de ses propres compétences.

Les enjeux de souveraineté et d'éthique pour l'avenir

Le débat chez Orange n'est pas un cas isolé, il préfigure ce que vivront de nombreuses grandes entreprises françaises dans les mois à venir. La question de la souveraineté des données sociales est cruciale. Où sont stockées ces informations ? Qui y a accès en dehors de la DRH ? À une époque où les fuites de données sont monnaie courante, la protection des profils de compétences est un sujet de sécurité nationale pour une entreprise comme Orange. La CFE-CGC demande des comptes, et elle a raison. La confiance ne se décrète pas par une note de service, elle se gagne par des actes techniques concrets et une éthique de gestion irréprochable. On ne peut pas demander aux personnels d'être transparents si l'outil qu'ils utilisent reste une boîte noire.

L'avenir de My Skills dépendra de la capacité de la direction à intégrer les critiques constructives des partenaires sociaux. Si l'outil reste perçu comme un instrument de flicage, il sera saboté de l'intérieur par des saisies erronées ou incomplètes. En revanche, s'il devient un véritable compagnon de route pour la carrière, il pourrait transformer positivement la gestion des ressources humaines. Les prochaines semaines seront décisives. Des négociations sont en cours pour encadrer plus strictement l'usage de ces données et garantir qu'aucune décision individuelle négative ne puisse être prise sur la seule base d'un score algorithmique. Les offres d'emploi internes doivent rester accessibles à tous, sans discrimination technologique.

À mesure que nous avançons dans cette année 2026, la tension entre performance data-driven et respect de l'individu va s'accentuer. Orange, de par son histoire sociale mouvementée, se doit d'être exemplaire. Le groupe ne peut pas se permettre un nouveau divorce avec ses salariés sur l'autel de la modernité logicielle. La technologie doit servir l'homme, pas l'inverse. C'est une vieille idée, certes, mais elle n'a jamais été aussi actuelle. En gardant un œil critique sur My Skills, les syndicats ne font pas que protéger des intérêts catégoriels, ils défendent une certaine idée du travail où l'humain conserve sa part d'ombre, de mystère et, finalement, de liberté.

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